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Qu'est-ce qu'un maître ?

Auteur
Yann Lebatard
Professeur de philosophie
Sommaire
Éducation - Cet article fait partie d'une série.
Partie 2: Cet article

Texte de Charles Péguy
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Le texte suivant de Charles Péguy est extrait de son livre Notre Jeunesse que l’on trouve dans le recueil de plusieurs de ses livres intitulé Mystique et Politique aux éditions Bouquins.

« J’étais depuis un an dans cette petite école primaire annexée à notre École Normale Primaire quand M. Naudy fut nommé directeur de cette École Normale, venant d’un autre chef-lieu moins important où il avait passé peut-être une dizaine d’années. C’était je pense en 1881. C’était un homme d’une profonde culture, sorti des études secondaires et qui je le crois bien avait fait son droit. Comme beaucoup d’autres il s’était pour ainsi dire jeté dans l’enseignement primaire au lendemain de la guerre, dans ce besoin de reconstruction civique auquel en définitive nous devons le rétablissement de la France. D’autres en avaient fait autant, qui firent par ce mouvement de grandes carrières temporelles. M. Naudy était soucieux de fonder, nullement de se faire une carrière temporelle. Il avait ce tempérament de fondateur, qui est si beau, qui fut si fréquent dans les commencements de la troisième République. J’avoue que c’était une rudement belle chose que cette École Normale d’instituteurs où nous étions comme de petits pupilles, et que c’était jeune, et que ça battait neuf, et que ça marchait. Le jardin était taillé comme une page de grammaire et donnait cette satisfaction parfaite que peut seule apporter une page de grammaire. Les arbres s’alignaient comme de jeunes exemples. (Avec, seulement, le peu d’exceptions qu’il faut, les quelques exceptions pour confirmer la règle). (Je les ai revus. On ne sait comment il se fait que ces arbres aujourd’hui sont devenus quarantenaires). Nous y revînmes du lycée, quand devenus jeunes lycéens nous entretenions des concours constants de sports avec les jeunes normaliens. Car on venait d’inventer aussi le sport, et de fonder cette autre fondation. Mais ceci m’entraînerait dans des complexités.

Ainsi M. Naudy vint vers nous comme un surdirecteur. Officiellement il ne dirigeait que l’École Normale. Mais son activité débordante ne pouvait ignorer, ou négliger la filiale. Dirai-je qu’il me distingua. Ce serait parler grossièrement. Il se fit bientôt mon maître et mon père. J’ai dit plus haut qu’il était l’homme du monde à qui je devais le plus : il me fit entrer en sixième.

Le fils de bourgeoisie qui entre en sixième comme il a des bonnes et du même mouvement ne peut pas se représenter ce point de croisement que pouvait être pour moi d’entrer ou de ne pas entrer en sixième ; et ce point d’invention, d’y entrer. J’étais déjà parti, j’avais déjà dérapé sur l’autre voie, j’étais perdu quand M. Naudy, avec cet entêtement de fondateur, avec cette sorte de rude brutalité qui faisaient vraiment de lui un patron et un maître, réussit à me ressaisir et à me renvoyer en sixième. Après mon certificat d’études on m’avait naturellement placé, je veux dire qu’on m’avait mis à l’École primaire supérieure d’Orléans, (que d’écoles, mais il faut bien étudier), (qui se nommait alors l’École professionnelle). M. Naudy me rattrapa si je puis dire par la peau du cou et avec une bourse municipale me fit entrer en sixième à Pâques, dans l’excellente sixième de M. Guerrier. Il faut qu’il fasse du latin, avait-il dit : c’est la même forte parole qui aujourd’hui retentit victorieusement en France de nouveau depuis quelques années. Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de rosa, rosae n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. Je devais retrouver presque tout au long de l’enseignement secondaire cette grande bonté affectueuse et paternelle, cette piété du patron et du maître que nous avions trouvée chez tous nos maîtres de l’enseignement primaire. Guerrier, Simore, Doret en sixième, en cinquième, en quatrième. Et en troisième ce tout à fait excellent homme qui arrivait des Indes Occidentales et dont il faudra que je retrouve le nom. Il arrivait proprement des îles. Cette grande bonté, cette grande piété descendante de tuteur et de père, cette sorte d’avertissement constant, cette longue et patiente et douce fidélité paternelle, un des tout à fait plus beaux sentiments de l’homme qu’il y ait dans le monde, je l’avais trouvée tout au long de cette petite école primaire annexée à l’École Normale d’instituteurs d’Orléans. Je la retrouvai presque tout au long du lycée d’Orléans. Je la retrouvai à Lakanal, éminemment chez le père Édet, et alors poussée pour ainsi dire en lui à son point de perfection. Je la retrouvai à Sainte-Barbe. Je la retrouvai à Louis-le-Grand, notamment chez Bompard. Je la retrouvai à l’École, notamment chez un homme comme Bédier, et chez un homme comme Georges Lyon. Il fallut que j’en vinsse à la Sorbonne pour connaître, pour découvrir, avec une stupeur d’ingénu de théâtre, ce que c’est qu’un maître qui en veut à ses élèves, qui sèche d’envie et de jalousie, et du besoin d’une domination tyrannique ; précisément parce qu’il est leur maître et qu’ils sont ses élèves ; il fallut que j’en vinsse en Sorbonne pour savoir ce que c’est qu’un vieillard aigri, (la plus laide chose qu’il y ait au monde), un maître maigre et aigre et malheureux, un visage flétri, fané, non pas seulement ridé ; des yeux fuyants ; une bouche mauvaise ; des lèvres de distributeurs automatiques ; et ces malheureux qui en veulent à leurs élèves de tout, d’être jeunes, d’être nouveaux, d’être frais, d’être candides, d’être débutants, de ne pas être pliés comme eux ; et surtout du plus grand crime : précisément d’être leurs élèves. Cet affreux sentiment de vieille femme.

Qui ne s’est assis à la croisée de deux routes. Je me demande souvent avec une sorte d’anxiété rétrospective, avec un vertige en arrière, où j’allais, ce que je devenais, si je ne fusse point allé en sixième, si M. Naudy ne m’avait point repêché juste à ces vacances de Pâques. J’avais douze ans et trois mois. Il était temps. »

Le concept de maître
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Dans ce livre Notre Jeunesse, nous pouvons dégager trois sens différents de la notion de maître :

  1. Le concept de maître dans le sens où il se présente dans l’expression maître et esclave ;
  2. Le concept de maître dans le sens présent dans ce texte et qui correspond à l’expression maître et élève ;
  3. Le concept de maître dans le sens que rejette Charles Péguy, ailleurs dans ce livre, et qui correspond au sens qu’il a dans l’expression maître et disciple.

Maître et esclave
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Dans le concept de maître utilisé dans l’expression maître et esclave, le rapport qui existe entre le maître et l’esclave est un rapport de domination. Ce que veut ce type de maître, c’est dominer son esclave, c’est-à-dire : lui enlever sa liberté pour le soumettre à ses désirs. Il veut se faire obéir non pas pour être écouté mais pour que son esclave se soumette. Il veut écraser son esclave et le mettre à ses ordres. Non pas l’écraser pour qu’il meurt, même si cela peut aussi arriver, mais surtout pour qu’il s’éxécute promptement. Il veut lui faire sentir sa supérioté de maître, sa force de maître, par rapport à son infériorité d’esclave, à son infériorité de faible et de fragile.

Maître et élève
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Dans le concept positif de maître utilisé dans l’expression maître et élève dans ce texte, le rapport qui existe entre le maître et l’élève est un rapport de « profonde bonté ». Le maître se soucie du bien de son élève : il vise à l’élever, à le faire grandir pour qu’il puisse développer son potentiel. Le véritable maître dans ce sens est celui qui se soucie du caractère unique et irremplaçable de son élève. Il s’attache à repérer le potentiel propre de cet élève qui diffère évidemment du potentiel propre de ses autres élèves pour le conduire vers un plus grand épanouissement personnel.

Cela fait dans la durée longue, dans la patience et la fidélité. Le but n’est pas d’obtenir quelque chose de précis de la part de l’élève mais plutôt de l’aider à grandir : cela peut aller jusqu’à espérer en lui alors même que l’élève a peut-être déjà désespérer de lui-même. Nous retrouvons la véritable notion d’autorité, cette force qui nous aide à croître.

Il décrit aussi un concept négatif de maître dans son rapport de maître à élève quand il parle de ses maîtres de La Sorbonne. Ces mauvais maîtres n’ont pas compris ce qu’était un véritable rapport de maître à élève : ils retombent dans une domination tyrannique.

Maître et disciple au sens négatif
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Dans ce livre Notre Jeunesse, Charles Péguy a plutôt une vision négative du concept de maître tel qu’il est utilisé dans l’expression maître et disciple. Il envisage le rapport qu’entretient certains maîtres avec leurs disciples, comme un rapport d’endoctrinement, un rapport d’allégeance. Non pas une saine allégeance, mais plutôt une allégeance qui augmente la réputation du maître lui-même, qui augmente la sphère d’influence du maître lui-même au profit du maître et non au profit du disciple. Le disciple reste une sorte de faire valoir du maître, d’outil de propagande.

Sa vision du rapport qui existe entre le maître et le disciple est sans doute tributaire des professeurs qu’il a rencontré à La Sorbonne, professeurs qu’il décrit avec des mots très durs d’ailleurs. Le maître en question est plus envisagé alors comme un gourou, un égoïste intelligent mais manipulateur. Ce maître a tendance à infantiliser ses disciples pour les laisser tributaire de sa propre pensée au lieu de les encourager à développer leurs propres pensées.

Maître et disciple au sens positif
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Dans la tradition chrétienne, il existe un sens positif du concept de maître envisagé dans cette relation qui peut exister entre le maître et le disciple. À ma connaissance, on le trouve quand il s’agit de décrire la relation de Jésus avec ses apôtres ou ses fidèles, ou quand il s’agit de la relation entre l’Église et les chrétiens. En effet pour l’Église Catholique, l’Église est Mater et Magistra : elle est une maman et une maîtresse au sens d’éducatrice et d’enseignante.

Ce sens n’est possible que lorsque les représentants ou représentantes de l’Église témoignent par leurs actes des vertus de foi, d’espérance, de charité, de prudence, de justice, de courage et de tempérance. Sans ces vertus, les représentants ou les représentantes de l’Église, malheureusement, ne sont que des contre-exemples et risquent de retomber dans les travers de la domination ou ceux de l’infantilisation.

À l’origine, discipulus voulait dire élève et était employé en latin chrétien pour désigner la relation entre Jésus et ses apôtres. C’est ce que nous confirme Le Robert, dictionnaire Historique de la langue française. Dans cette vision positive du concept de maître dans l’expression maître et disciple, on retrouve donc le sens positif du mot maître tel que Charles Péguy le présente quand il parle du rapport du maître à l’élève.

La différence peut-être que nous pouvons conserver entre maître élève d’un côté, et maître disciple de l’autre, et dans les deux cas en conservant un sens positif, c’est que l’élève peut devenir l’égal de son maître en réalisant son potentiel, tandis que dans le rapport de maître à disciple, le disciple ne peut jamais devenir l’égal de son maître car une créature ne peut pas se hisser à la hauteur de son créateur. Le sens originel de disciple, en son sens positif et non dans le sens négatif utilisé par Charles Péguy dans ce livre, ajoute donc la dimension de transcendance entre le maître et ses disciples. Dans le christianisme, ce n’est pas une transcendance écrasante d’un Dieu terrifiant, mais la transcendance d’un Dieu qui a voulu nous rejoindre sous la forme toute fragile et toute dépendante d’un petit bébé né d’une femme. C’est ce que les chrétiens commémorent le jour de Noël avec leurs crèches.

Mais dans ce sens positif du mot maître utilisé dans le rapport de maître à disciple, un homme ou une femme ne peuvent jamais être des maîtres en ce sens-là. Seul Dieu peut être notre maître, à condition qu’il existe. Si l’Église Catholique se reconnaît Mater et Magistra, ce n’est donc pas en tant que ses représentants ou représentantes seraient nos maîtres ou maîtresses en ce sens-là, mais plutôt en tant qu’ils essaient d’être des témoins vivants de la présence du seul maître qu’est Dieu dans leur propre vie. Nos contemporains sont-ils intéressés par leurs témoignages, indifférents voire exaspérés ? Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

Concernant ce rapport de maître à disciple, un livre entier du philosophe Augustin d’Hippone est consacré à ce sujet, il s’appelle en latin De Magistro et en français Le Maître. Nos maîtres humains, pour lui, restent dans un rapport de maître à élève avec nous et sont chargés de nous orienter vers le véritable maître intérieur qu’est le Christ. C’est évidemment une position chrétienne qui s’avère très minoritaire aujourd’hui dans la France du XXIème siècle. Elle est souvent méconnue.

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