Présentation du problème #
Après avoir vu six manières différentes de nous représenter notre personnalité, nous pourrions avoir tendance à croire qu’il suffirait de sélectionner la manière qui nous convient le mieux et de peu à peu la développer par des actes de volonté. Dans ce cours, nous allons voir avec le philosophe allemand, Dietrich von Hildebrand (1889, 1977), que notre volonté aussi indispensable soit-elle, ne suffit pas toujours. Plus encore, dans les moments importants de notre vie, seule, elle ne réussit pas à déterminer ce qui lui convient le mieux. En effet, notre volonté ne trouve sa voie que si elle apprend à écouter la voix de son cœur.
Avant de présenter ce que dit Dietrich von Hildebrand dans son livre The Heart, publié en anglais en 1965 et réédité en 2007, il sera utile de présenter rapidement les facultés de l’âme humaine selon Thomas d’Aquin.
Les puissances de l’âme selon Thomas d’Aquin #
Il serait trop long de faire un exposé complet sur chacune des facultés de l’âme mise en évidence par Thomas d’Aquin. Je vais donc brièvement synthétiser ce qu’il dit dans les Questions 75 à 83 de La Somme de Théologie. Il distingue trois catégories de facultés qu’il désigne par les appellations suivantes : l’âme végétative, l’âme sensitive et l’âme intellective. Ces appellations sont assez surprenantes, car nous n’utilisons pas forcément le mot âme de la même manière que lui à l’époque. Quand il classe nos facultés en trois âmes, cela ne veut pas dire que nous avons réellement trois âmes. Cela veut plutôt dire que notre âme possède trois catégories de faculté qui l’animent. En effet, le mot âme originellement désigne ce qui nous anime.
Les facultés de l’âme végétative #
Ce sont les facultés que les animaux et les végétaux possèdent en commun. Ici, les mots faculté et puissance sont synonymes :
- La puissance générative ;
- La puissance nutritive ;
- La puissance augmentative.
Les facultés de l’âme sensitive ; #
Ce sont les facultés que nous possédons en commun avec les animaux. Évidemment, concernant la diversité des sens, les animaux possèdent parfois des spécialisations des sens que nous ne possédons pas. Une erreur fréquente réside souvent à croire que la chauve-souris ne voit pas. En réalité elle possède bien des yeux fonctionnels, mais elle ajoute à son sens auditif une capacité d’écholocalisation en émettant des ultra-sons qui n’est pas un sixième sens, mais une hyper-spécialisation de son ouïe que les humains ne possèdent pas. Par ailleurs, la taupe possède bien des yeux, mais ils sont recouverts d’une membrane donc ils restent seulement sensibles à la luminosité et leur permettent de distinguer le jour de la nuit. Cependant, quelques animaux, comme les huîtres, ne possèdent pas nos cinq sens : elles semblent ne posséder ni la vue, ni l’ouïe, ni l’odorat.
Voici les facultés de l’âme sensitive :
- La locomotion ;
- Les cinq sens externes : le toucher, le goût, l’odorat, l’ouïe et la vue ;
- Les quatre sens internes : le sens commun, l’imagination, l’estimative ou la cogitative, la mémoire ;
- Le concupiscible ;
- L’irascible.
Thomas d’Aquin a l’habitude de réserver le terme estimative pour les animaux, et le terme cogitative pour l’homme. En effet, selon lui, la cogitative est améliorée par la présence en l’homme d’une faculté spirituelle qu’il appelle intelligence.
Les facultés intellectives #
Elles ne concernent que l’être humain selon Thomas d’Aquin. Nous pouvons évidemment discuter de la présence de cette faculté chez d’autres animaux, mais il n’est pas simple de trouver les preuves adéquates. En effet, il n’est pas simple de prouver que certains animaux sont capables de manier des concepts, de les étudier, et de les enseigner à leurs petits.
Il a tendance à distinguer deux facultés intellectives :
- L’intelligence, avec ses trois opérations que sont la simple appréhension, le jugement et le raisonnement. Cependant, il parle aussi de la fine pointe de l’âme qu’il situe dans notre intelligence mais qui a un rôle particulier pour discerner ce que nous devons faire. Il la nomme syndérèse. Ceux qui sont intéressés par cette étincelle de la conscience peuvent consulter ce cours.
- La volonté qu’il définit comme appétit intellectif.
Le cœur #
Dans la tradition thomiste, on ne trouve apparemment pas de réflexion sur le cœur en tant que puissance ou faculté de l’âme indépendante de l’intelligence. Cependant, ce que dit Thomas d’Aquin sur la syndérèse comporte un certain nombre de points communs avec ce que pourraient dire Blaise Pascal ou Dietrich von Hildebrand au sujet du cœur humain. À ma connaissance, ce dernier est l’un des philosophes les plus précis concernant l’analyse du rôle de notre cœur en tant que 3ème puissance de l’âme.
C’est précisément dans son livre The Heart au chapitre huit intitulé, « Le Cœur comme Moi Réel », qu’il défend le rôle particulier et unique que cette troisième puissance intellective de l’âme possède.
Rôle particulier du cœur dans notre vie sentimentale #
Selon Dietrich von Hildebrand, même si la volonté possède un rôle premier quand il s’agit d’agir pour le bien, elle ne suffit pas à déterminer ce qui convient dans certaines de nos relations humaines. Pour lui, c’est surtout dans l’amour conjugal, l’amitié, l’amour filial et l’amour parental que nous découvrons que la volonté ne suffit pas. Cela ne veut pas dire que la volonté et l’intelligence n’ont pas de rôles importants à jouer dans l’apanouissement de nos sentiments humains, mais plutôt que c’est notre cœur qui nous informe que telle ou telle personne compte réellement pour nous.
Cette information que notre cœur nous donne ne consiste pas seulement à nous aider pour mieux discerner quel désir sélectionner parmi la multitude de nos désirs. Notre cœur nous indique plutôt qui nous sommes réellement. Nous ne sommes pas de simples objets individuels, nous sommes des êtres de relation. C’est en ce sens que notre cœur nous indique quelles relations sont essentielles pour nous : il nous indique quelles sont les relations essentielles qui constituent notre véritable personnalité.
L’argument de l’amoureux #
Regardons l’argument que nous donne Dietrich von Hildebrand après avoir fait le constant précédent. Ma traduction est certainement perfectible. J’espère cependant que le sens de ses propos sera fidèlement transcrit :
« Plus encore, quand nous aimons une personne et que nous attendons un retour de sa part concernant cet amour, c’est le cœur de l’autre personne que nous voulons appeler nôtre. Aussi longtemps qu’il ne voudra que nous aimer et conformer sa volonté à nos souhaits, nous ne croirons jamais que nous possédons réellement son vrai moi. Même si la conformité de sa volonté avec nos attentes, ses regards amicaux et les attentions dictées par sa volonté peuvent nous toucher d’un point de vue moral, nous ressentirons cependant qu’il nous échappe, que son véritable moi ne nous appartient pas. Tant que nous sentons que les bienfaits qu’il nous accorde, ses attentions et ses sacrifices, ne sont dictés que par une volonté bienveillante et généreuse, nous savons que nous ne possédons pas l’être aimé, car nous ne possédons pas son cœur ».
« Si, au contraire, le cœur de l’être aimé déborde de nostalgie pour l’autre, de joie en sa présence, de désir d’union spirituelle avec lui, alors l’amoureux se sent comblé. »
Même si je ne me retrouve pas totalement dans ce que Dietrich von Hildebrand dit quand il utilise le concept de possession, je crois qu’il vise cependant quelque chose d’essentiel. Quand nous aimons véritablement quelqu’un, nous ne voulons pas qu’il soit là pour notre bien seulement, parce qu’il serait bienveillant et généreux avec nous grâce à sa bonne volonté. Ce que nous désirons, c’est que son cœur batte pour nous. Nous ne désirons pas seulement qu’il pense à notre bien en utilisant son intelligence et sa volonté, mais qu’il désire profondément et librement être là pour nous, avec nous, et ce du plus profond de son être.
Personnellement, je freine quand il dit « nous possédons réellement son vrai moi ». Je ne retrouve pas en moi-même le désir de posséder l’autre. Ce que je trouve plutôt, c’est le désir de trouver en l’autre le tendre souci libre et personnel d’être à mes côtés. Dans ce tendre souci libre et personnel de l’autre à mon égard, je pense comme Dietrich von Hildebrand que c’est le cœur de l’autre que nous visons, c’est-à-dire la fine pointe de son âme.
Avec Dietrich von Hildebrand nous pouvons donc déduire de cette attente amoureuse que nous pouvons expérimenter, qu’il y a plus que la volonté et l’intelligence dans l’âme de l’être aimé, il y a aussi une puissance que nous pouvons appeler son cœur.
Cette puissance n’est pas une puissance opposée à la volonté et à l’intelligence, mais elle est particulièrement attentive à notre sensibilité. En fait, c’est une puissance d’unification de toutes les facultés de notre âme. Notre cœur écoute notre intelligence et notre volonté ainsi que notre sensibilité, mais il sait intuitivement plus qu’elles et parfois même avant qu’elles n’en prennent pleinement conscience. Avec ce que dit Dietrich von Hildebrand ici, on retrouve quelque chose qui ressemble à la notion de connaissance connaturelle dont parle Jacques Maritain quand il parle de l’amour de charité.