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Est-ce si facile de bien se connaître ?

Auteur
Yann Lebatard
Professeur de philosophie
Sommaire

Présentation du problème
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Le reflet dans le miroir
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L’image que l’on retrouve assez souvent pour symboliser la connaissance de soi en philosophie est celle de notre reflet dans un miroir. Ce reflet est plus ou moins clair. Il est fréquent de préférer un miroir déformant ou obscur pour signifier la difficulté que nous pouvons rencontrer quand il s’agit de bien nous connaître. Pourtant, j’ai choisi ici dans cette image de fond d’écran pour cet article, un miroir qui renvoyait une image claire de la personne. Par ce choix, je voulais mettre en évidence que la réflexion, aussi imparfaite soit-elle, permet de découvrir une partie réelle de notre personnalité. Je voulais donc vous encourager à la réflexion, même si j’ai bien conscience qu’il n’est pas simple de bien se connaître.

Le romantisme comme hypertrophie de la sensibilité
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Si j’ai choisi le miroir non déformant de cette réflexion, c’est aussi parce qu’il me semble que notre monde actuel a conservé, quelque part, une certaine fascination inconsciente pour le romantisme. Le programme même de la spécialité Humanité Littérature et Philosophie nous demande d’ailleurs d’étudier la pensée romantique en choisissant, soit des œuvres littéraires qui ont marqué ce style, soit des philosophes qui peuvent être classés comme romantiques.

Il n’est pas simple de clarifier ce que nous pouvons entendre par « romantisme ». Influencé par le philosophe français René Girard et son livre Mensonge Romantique et Vérité Romanesque, il me semble que le romantisme se caractérise par une hyper sensibilité aux désirs, aux émotions et aux sentiments en général. C’est en quelque sorte une hypertrophie de la sensibilité.

Le programme d’HLP en terminale témoigne de l’importance du romantisme dans la structuration de la psychè moderne. La plupart de nos films, de nos séries, de nos romans, mais aussi des Instagram Stories, des micro-vidéos, TikToks, Reels ou Shorts, ont une tendance de plus en plus marquée à nous rabaisser à devenir des êtres de plus en plus dépendants aux émotions. Même la notion de sentiment, qui suppose le développement de notre être dans le temps long, tend à disparaître au profit de l’éphémère de nos réactions émotionnelles passagères, souvent démesurées d’ailleurs. L’expression « faire le buzz » est le symptôme qui révèle cette dépendance pathologique de notre monde contemporain aux émotions. Il est donc facile aujourd’hui d’être contaminé par cette hypertrophie de la sensibilité.

Le romantisme comme tentative d’appel à l’écoute de notre cœur
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Une concession est cependant possible. Le romantisme comporte une part de sagesse dans sa revendication de l’importance de la sensibilité. Il est en effet facile de se souvenir des atrocités commises lors de la Terreur en 1793-1794 par certains révolutionnaires français au nom de la « Déesse Raison ». Si ces révolutionnaires avaient fait preuve d’un peu plus de sensibilité vis-à-vis des personnes, peut-être auraient-ils renoncé aux massacres vindicatifs. Il y a peut-être dans le romantisme un appel qui vise une meilleure écoute de ce que nous dit notre cœur. En cela, il pourrait nous aider à nous prémunir d’une froide raison calculatrice.

Les dangers de l’hypertrophie de la sensibilité
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Cependant, et René Girard l’a bien montré, les désirs, les émotions, les sentiments peuvent malheureusement nous tromper. Ce n’est pas parce que nous éprouvons une émotion que ce qu’elle semble nous dire est forcément vrai. L’accès à la vérité ne dépend pas immédiatement de la sensibilité. Nous avons besoin d’une médiation. Nous avons besoin d’interroger et de clarifier nos désirs, nos émotions, nos sentiments, grâce à notre intelligence. Nous pouvons alors discerner si ce qu’ils nous disent correspond à qui nous sommes réellement et à ce qui est. Or, c’est justement la réflexion qui permet d’appliquer notre intelligence à notre sensibilité. Et même s’il n’a pas été le seul à le soutenir, René Girard a été l’un des principaux auteurs contemporains à nous mettre en garde contre le caractère mimétique de nos désirs et de nos émotions, qui conduit peu à peu à l’aliénation.

Par ailleurs, Blaise Pascal et Dietrich von Hildebrand nous ont montré que le cœur ne doit pas être confondu avec la sensibilité. Le cœur est une faculté spirituelle très particulière qui a pour rôle d’unifier l’ensemble de toutes nos facultés : facultés physiques, et facultés spirituelles. Si cette faculté essentielle n’est pas maîtrisée, elle peut se retrouver sous le contrôle de la sensibilité. Cependant, si nous apprenons à mieux la maîtriser par la contemplation, petit à petit, elle unifie l’ensemble de notre être en développant l’harmonie de nos facultés. Cette contemplation développe alors notre capacité à bien réfléchir.

En revanche, si notre cœur est corrompu, la réflexion saine disparaît : elle se transforme peu à peu en ruse pour trouver les meilleurs moyens pour satisfaire nos désirs. La réflexion sur les buts de notre agir disparaît. L’intelligence ne choisit plus les buts, elle ne fait que choisir les moyens d’atteindre les buts désignés par l’hyper sensibilité, hyper sensibilité qui nous transforme peu à peu en Moutons de Panurge. Celui qui nous incite alors à réfléchir avant d’agir passe pour un moralisateur barbant, quelqu’un qui se soucie trop de l’éthique et qui cherche à nous dominer par sa prétendue morale. Pourquoi ? Parce que ce qui compte le plus quand la ruse a contaminé notre cœur, c’est de la laisser grandir plus encore ! Toute personne qui nous recommande la prudence plutôt que la ruse est vue comme un ennemi. Il est un ennemi car c’est la ruse elle-même qui envahit peu à peu notre existence et la ruse sait très bien que la prudence est son ennemi éternel. Toute personne défendant la prudence devient de facto un enemi à fuir ou à abattre, ou au moins à rabaisser en le classant parmi les réactionnaires.

La réflexion comme remède aux méfaits de la sensibilité
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Pourtant, par la réflexion, nous pouvons nous libérer de cette méconnaissance de nos désirs et de nos émotions. Cette réflexion est une œuvre de notre intelligence et de notre volonté. Pour réfléchir, il faut certes utiliser notre intelligence, mais il faut d’abord vouloir réfléchir. Vous encourager à la réflexion par cette métaphore du miroir clair, revient alors à vous encourager à vouloir utiliser votre intelligence, particulièrement quand il s’agit de la connaissance de vos désirs, de vos émotions et de vos sentiments. En effet, et les romantiques l’ont bien vu, les émotions nous portent à la mise en mouvement de notre être, à l’action. Cependant, si nos émotions nous trompent, cette mise en mouvement peut avoir de fâcheuses conséquences sur nous-mêmes et sur nos proches. C’est globalement la mise en garde que nous fait René Girard. Il nous faut interroger nos désirs, nos émotions, pour discerner leur fondement, leur origine, avant d’agir pilotés par eux.

Le bon ordre des facultés
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Au risque de me répéter par rapport à ce que je dis dans d’autres articles, nos facultés doivent être bien ordonnées pour réussir à bien jouer leur rôle. Le bon ordre est le suivant :

  1. D’abord, grâce à la volonté, placer en premier L’INTELLIGENCE ;
  2. Puis, utiliser LA VOLONTÉ pour mettre en pratique ce que l’intelligence découvre ;
  3. Tout en tenant compte des enseignements possibles de LA SENSIBILITÉ ;
  4. Enfin, ne pas hésiter à utiliser L’IMAGINATION pour fortifier l’incarnation de l’intelligence et la motivation de notre volonté.

La réflexion permet de remettre l’intelligence en premier. Le romantisme en revanche, par son apologie de la sensibilité, a tendance à mettre l’intelligence et la volonté au service de la sensibilité et de l’imagination. Cet ordre peut paraître arbitraire. Cependant, un peu de réflexion suffit pour se rendre compte que seule l’intelligence nous permet de connaître le réel tel qu’il est. Une sensibilité sans intelligence peut très vite être dans le mimétisme, voire être manipulée, et s’écarter de plus en plus du réel, tout en ayant des répercutions négatives sur le réel par les actions qu’elle suscite.

Bien-être et bien agir
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Rappelons que ce qui importe le plus pour notre bonheur et celui de ceux qui nous entourent, c’est de bien agir. Le bien-être dépend du bien agir. Et quand je parle de bien-être, je ne pense pas seulement au bonheur mais aussi à la bonne santé mentale. J’ai une dette vis-à-vis du psychiatre Henri Baruck à cet égard. Sans lui, je n’en aurai pas pris suffisamment conscience. Nos mauvaises actions agissent par « effet boomerang » sur notre représentation de nous-mêmes et sur notre propre santé intérieure. Hannah Arendt m’a aussi aidé à en prendre mieux conscience grâce à son livre Considérations Morales. C’est par le dialogue intérieur amical maintenu que nous diminuons les possibilités de mal agir.

Or, ce dialogue intérieur, c’est justement ce que nous désignons par notre mot réflexion. C’est une utilisation de notre intelligence qui permet d’exercer un jugement de vérité sur ce que nous ressentons ainsi qu’un jugement moral sur ce que nous devons faire par rapport à ce ressenti.

Erreur à éviter
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Quand il s’agit d’apprendre à bien se connaître, il est bon de retenir les conseils que nous faisait Yves Simon dans son livre Enquête sur la vertu morale. En effet, il nous rappelait une chose que la tradition philosophique répète depuis des siècles depuis Socrate, Platon et Aristote : il est impossible d’être heureux sans développer ses vertus. Quelque part, la Renaissance, et peut-être encore plus le siècle des Lumières, nous ont peu à peu fait oublier l’importance du développement de nos vertus au profit d’une prétendue émancipation des carcans de l’ordre religieux ancien, ou au profit d’une toujours plus grande expression de la sensibilité, quand ce n’est pas pour devenir maîtres et possesseurs de la nature.

Malheureusement, les émancipations successives ont trop souvent tendance à se transformer en nouvelles formes d’esclavage, en nouvelles formes d’addiction. L’émancipation qui était d’abord désirée comme une libération d’une réelle oppression, s’est peu en peu transformée en désir d’émancipation qui a perdu toute forme de mesure. La liberté n’est plus le but : le but c’est de ressentir l’extase d’une prétendue libération. J’en veux pour preuve l’incapacité de nos concitoyens à définir précisément la liberté. Trop souvent, le mieux dont ils sont capables, c’est de reconnaître que la liberté possède au moins une propriété : celle de s’arrêter là où celle de l’autre commence. Combien de personnes répètent cette propriété tel un mantra aujourd’hui ? Et ce, sans même s’apercevoir qu’une propriété d’une capacité n’est pas sa définition ?

Ce que nous allons voir maintenant avec Yves Simon, c’est que l’homme moderne a désiré remplacer les vertus par des substituts. Malheureusement, cela ne conduit pas aux résultats recherchés. Nos contemporains ne sont pas forcément plus épanouis, ils sont souvent plus stressés et plus déprimés.

L’erreur de la bonté naturelle
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Yves Simon présente trois substituts modernes de la vertu, substituts qui ne fonctionnent pas et qui nous entraînent dans des directions malheureuses pour nous et nos proches. Dans ce premier cours, nous ne nous intéresserons qu’au premier substitut qu’il désigne par l’appellation « bonté naturelle ». Les deux autres sont tout aussi intéressants à connaître, mais comme le programme nous demande d’étudier le romantisme et que cette première vision est éminemment romantique, nous nous contenterons ici de cette bonté naturelle. Nous allons voir deux auteurs qu’il juge suffisamment importants pour résumer ce courant de pensée : Jean-Jacques Rousseau et Ralph Waldo Emerson.

Vous trouverez le cours sur les trois substituts modernes de la vertu ici :

La studiosité
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Le philosophe français contemporain Roger Pouivet dans son livre L’éthique intellectuelle met en évidence que toute recherche de connaissance suppose le développement des vertus intellectuelles. Une vertu intellectuelle est d’abord une vertu, c’est-à-dire une force morale qui s’acquiert avec des exercices, de la patience et de la persévérance. Et comme son nom l’indique, c’est une vertu qui a pour rôle de fortifier le fonctionnement de notre intelligence.

L’erreur que beaucoup de nos concitoyens font, c’est de croire que l’éthique intellectuelle ne concerne que les grands scientifiques. Dans la vie de tous les jours, nous n’en aurions pas besoin. De nombreux philosophes contemporains cultivent d’ailleurs une sorte de scepticisme ou de relativisme qui revient finalement au même : ils n’auraient pas besoin eux-mêmes d’une éthique intellectuelle. Ils préfèrent jouer avec des idées, oser penser l’impensable (comme si c’était possible), voire choquer leur public en défendant des idées indéfendables sous le prétexte qu’il faut s’émanciper des carcans de la logique.

Cependant, cela ne correspond pas à ce que la réalité recquiert de nous pour réussir à nous épanouir. Si nous voulons choisir déjà la bonne orientation pour notre vie professionnelle, nous devons réfléchir à qui nous sommes réellement et aux contraintes que nous risquons de rencontrer dans le réel de l’organisation sociale actuelle. Cela demande donc de prendre au sérieux l’utilisation de notre faculté de connaître, c’est-à-dire de prendre soin de développer les vertus qui la protège.

Roger Pouivet nous rappelle dans le chapitre VI de son livre qu’une des vertus intellectuelles principales s’appelle la studiosité. Il choisit de nous rappeler la citation extraite de La Somme de Théologie (I-II, 166, 2) du philosophe Thomas d’Aquin pour nous la faire connaître :

« De même que, selon sa nature corporelle, l’homme désire naturellement les plaisirs de la nourriture et du sexe, de même selon sa nature spirituelle, naturellement il désire ne croire que ce qui est vrai. Or la modération de cet appétit de connaissance appartient à la vertu de studiosité. Il s’ensuit donc que la studiosité est une partie potentielle de la tempérance, en tant que vertu secondaire qui lui est adjointe comme à la vertu principale. Et elle est comprise sous la modestie, pour la raison qui a été dite plus haut. »

La studiosité, c’est donc la vertu de tempérance qui s’applique à notre utilisation de nos facultés intellectuelles. Elle dépend de cette belle vertu d’humilité qui est la force morale de rechercher la connaissance ajustée de soi. Ainsi pour terminer ce cours d’introduction au grand thème de la recherche de soi, je ne peux que vous encourager à développer votre vertu de studiosité. Quelque part, c’est prendre soin d’accepter de se regarder tel que l’on est dans le miroir. Sans culpabiliser de voir un reflet qui n’est pas à la hauteur des attentes de la mode, mais plutôt en sachant nous accueillir tels que nous sommes avec douceur et bienveillance.

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