Introduction #
Dans le cours sur l’inconscient chez Freud, nous avons vu que Sigmund Freud avait tendance à réduire l’inconscient à l’existence de pulsions libidinales présentes en nous à notre insu. Chez lui, le moi ne serait plus le maître en sa maison, il serait l’esclave malgré lui de pulsions qui coloreraient ses actions, même celles qui lui paraîtraient les plus désintéressées. On appelle cette théorie freudienne, théorie des pulsions.
En 1972 dans son livre La violence et le sacré, précisément au chapitre VIII où il analyse l’œuvre de Sigmund Freud intitulée Totem et Tabou, juste après avoir critiqué la notion freudienne de « complexe d’Œdipe » dans son chapitre VII, René Girard dégage un nouveau concept qu’il désignera sous le terme de méconnaissance. Grâce à ce concept girardien nous pouvons alors revisiter le concept d’inconscient freudien pour le corriger. C’est ce que nous ferons rapidement dans un premier temps. Puis dans un second temps, nous présenterons le concept de préconscient introduit par Jacques Maritain dans son livre Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale publié en 1951. Ce concept permet d’envisager à la différence de Sigmund Freud, qui réduit l’inconscient à son ancrage dans la sensibilité et l’imagination, un rôle quasi instinctif de notre intelligence.
Ces deux notions de méconnaissance et de préconscient pourront alors vous servir pour élaborer des dissertations plus riches au cas où vous seriez interrogés sur la notion d’inconscient le jour du bac. Les distinctions conceptuelles font en effet la richesse d’une bonne dissertation. Plus vous serez capables d’opposer inconscient et méconnaissance ou inconscient et préconscient, plus votre dissertation sera pertinente et cultivée.
Retour sur le complexe d’Œdipe #
Grâce à René Girard qui dans le chapitre VII de son livre La violence et le sacré critique le complexe d’Œdipe de Sigmund Freud, nous avons un résumé de ce complexe, résumé d’autant plus fidèle que nous avons des citations directes de son créateur. Il rappelle en effet que Sigmund Freud a commencé par définir ce complexe dans le chapitre VII de son livre Psychologie collective et analyse du moi, qui porte pour titre « L’Identification » :
« Le petit garçon manifeste un grand intérêt pour son père ; il voudrait devenir et être ce qu’il est, le remplacer à tous égards. Disons-le tranquillement, il fait de son père un idéal. Cette attitude à l’égard du père (ou de tout autre homme en général) n’a rien de passif ni de féminin : elle est essentiellement masculine. Elle se concilie très bien avec le complexe d’Œdipe qu’elle contribue à préparer ».
Sigmund Freud continue un peu plus loin en précisant ce qu’il entend par complexe d’Œdipe :
« Le petit garçon s’aperçoit que le père lui barre le chemin vers la mère ; son identification avec le père prend de ce fait une teinte hostile et finit par se confondre avec le désir de remplacer le père, même auprès de sa mère. L’identification est d’ailleurs ambivalente dès le début. »
René Girard note que dans ces extraits du texte freudien, il apparaît que Sigmund Freud, au départ de l’élaboration du complexe d’Œdipe, constate la présence d’un désir que nous pouvons appeler désir mimétique avec René Girard. Le fils aurait pris son père comme médiateur externe et attraperait alors les désirs de son père. Cependant, il constate aussi que Sigmund Freud va très vite évacuer l’origine mimétique du désir du fils pour sa mère, et soutenir au contraire que le désir pour sa maman a une origine libidinale. C’est ce que l’on voit dans son œuvre un peu plus tardive Le Moi et le Ça :
« De bonne heure, l’enfant concentre sa libido sur sa mère, […] quant au père, l’enfant s’assure une emprise sur lui à la faveur de l’identification. Ces deux attitudes coexistent pendant quelques temps, jusqu’à ce que les désirs sexuels à l’égard de la mère ayant subi un renforcement et l’enfant s’étant aperçu que le père constitue un obstacle à la réalisation de ses désirs, on voit naître le complexe d’Œdipe. L’identification avec le père devient alors un caractère d’hostilité, engendre le désir d’éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère. À partir de ce moment, l’attitude à l’égard du père devient ambivalente. On dirait que l’ambivalence, qui était dès l’origine impliquée dans l’identification, devient manifeste. »
René Girard ne pouvait pas connaître en 1972 quand il écrit son livre La violence et le sacré le livre de Jeffrey Masson, Enquête aux Archives Freud, des abus réels aux pseudo-fantasmes, qui paraîtra en 1984. Il n’a donc pas connaissance des lettres écrites par Sigmund Freud qui ont été longtemps cachées. Mais déjà, il voit que le désir mimétique, pourtant aperçu, est sous-estimé et remplacé sans justification par le désir libidinal du fils pour sa mère. Il ne remet pas en question l’intégrité intellectuelle de Sigmund Freud mais il constate cependant l’incohérence de ses propos.
Grâce à la libération de la parole qui a fait suite au mouvement #MeToo, nous avons la chance aujourd’hui d’avoir un film réalisé par le médecin et psychothérapeute Michel Meignant, qui revient sur la falsification du réel réalisée par Sigmund Freud et qui est à l’origine de cette création artificielle du concept de complexe d’Œdipe. Comme ce film est librement disponible actuellement, je vous mets ici le lien pour que vous puissiez le regarder :
Abandon de la théorie de la séduction #
Ce que montre Jeffrey Masson, c’est que dans un premier temps Sigmund Freud a mis en place une théorie, la théorie de la séduction. Cette théorie explique l’émergence des troubles psychiques, dont ceux qui étaient jusque-là classés dans la catégorie de l’hystérie, par l’existence dans la vie passée des patientes concernées d’événements traumatiques de nature sexuelle. Les femmes qui venaient le consulter à Vienne lui confiaient qu’elles avaient été violées ou abusées sexuellement par leur père, leur oncle, leur frère ou un autre homme proche de la famille. Dans les lettres écrites par Sigmund Freud que Jeffrey Masson a retrouvées et faites publier, nous découvrons que Freud était tout à fait convaincu dans un premier temps que les traumatismes passées qu’avaient subis ces femmes étaient la véritable cause de leurs souffrances psychiques actuelles.
Jeffrey Masson remarque que ce n’est déjà pas anodin de choisir le mot séduction pour décrire les abus passés. En effet, le choix du mot séduction, en lui-même, est déjà ambigü. La séduction suppose certes un séducteur mais elle peut aussi supposer un séduisant ou une séduisante, comme si le séducteur pouvait d’abord avoir été séduit par la séduction exercée par l’enfant.
Cependant les textes écrits par Freud malgré ce choix malheureux du terme de séduction décrivent bien un abus que l’enfant a subi dans sa jeunesse, abus qui n’a été ni désiré ni choisi, mais qui représente une véritable violence que l’enfant a subi malgré lui. L’enfant ne pouvait ni se protéger ni protester, ni par la suite faire des reproches tant il était soumis à la domination de cet adulte dont sa vie dépendait.
Le problème c’est que Sigmund Freud a abandonné cette théorie de la séduction au profit de la théorie des pulsions. En effet, lors de sa première communication de la théorie de la séduction à l’association des psychiatres de Vienne, il reçoit un accueil glacial de la part de ses confrères, plus âgés, plus établis, et plus célèbres que lui. Le président de cette association désigne même publiquement cette théorie par l’expression dégradante : « conte de fée scientifique ». Il faudra plusieurs mois pour que Sigmund Freud, constatant qu’il se retrouve exclu par ses pairs, imagine une nouvelle théorie à partir de la pièce de Sophocle, Œdipe Roi : la théorie des pulsions.
Le mensonge de la théorie des pulsions #
De la pièce Œdipe Roi, il ne va conserver que ce qui l’arrange pour redevenir respectable aux yeux de ses confrères, et il cache dans l’utilisation qu’il en fait quand il imagine la notion de complexe d’Œdipe, que le père d’Œdipe, Laïos, a été condamné par les dieux à être tué par son propre fils car il a commis un crime impardonnable aux yeux des dieux en violant le fils d’un de ses amis, fils qui ne supportant pas la souffrance causée par cet abus violent, ne trouva que la solution du suicide pour échapper à cette souffrance. Le complexe d’Œdipe que nous avons présenté plus haut est donc une pure création imaginée par Sigmund Freud pour retrouver l’adoubement de ses pairs. Cette œuvre d’imagination sert à cacher la réalité du viol ou des abus sexuels. Elle tait d’abord le crime commis par Laïos, mais elle sert surtout à cacher le fait que les patientes de Sigmund Freud ont été réellement abusées par un homme de leur famille par le passé, pour réinterpréter les choses en soutenant qu’en fait elles n’ont fait que fantasmer cet acte sexuel subi en raison de la présence en elle d’un désir libidinal refoulé et donc inconscient pour ce membre de leur famille. Leur souvenir de viol est donc un faux souvenir produit par leur propre complexe d’Œdipe.
C’est à partir de cela qu’il va ensuite forger sa théorie des pulsions et voir dans la libido la principale pulsion à l’œuvre dans notre inconscient. Le « château de cartes » inventé par Sigmund Freud s’effondre alors. La psychanalyse freudienne, et ensuite la psychanalyse lacanienne, ne feront finalement que reprendre cette théorie imaginée par Freud qui finalement cache la dure réalité des abus sexuels subis par leurs patients ou leurs patientes. Cela revient finalement à prendre le parti des abuseurs au lieu de soutenir les victimes. Il est donc compréhensible que les psychanalistes aient eu autant de mal à accepter les révélations faites par Jeffrey Masson, car ils leur auraient fallu reconnaître publiquement et surtout auprès de leurs patients et patientes qu’ils s’étaient trompés.
Avec le livre de Jeffrey Masson ou ce film, nous comprenons alors que le complexe d’Œdipe est un mensonge pour cacher la triste réalité des abus sexuels sur mineurs. Cela nous incite à revisiter la notion même d’inconscient puisque cette dernière repose presque toute entière sur le complexe d’Œdipe. C’est pourquoi, il me semble plus réaliste d’étudier les notions de méconnaissance et de préconscient. Cela ne veut pas dire que la notion d’inconscient soit complètement fausse, mais sans doute faut-il lui réserver une place beaucoup moins importante que celle que l’habitude intellectuelle de ces dernières décennies lui avait accordée.
Du danger de l’esprit clanique #
Il y a eu beaucoup de résistances dans les milieux psychanalytiques, surtout en France, pour reconnaître les travaux de Jeffrey Masson. Ce n’est pas la première fois que certains scientifiques sont critiqués, non pas parce qu’ils se trompent, mais au contraire parce qu’ils disent une vérité qui vient remettre en question un dogme de leur propre profession. Cela rappelle ce qui était arrivé à Ignace Philippe Semmelweis, ce médecin obstétricien hongrois qui œuvra pour l’hygiène des mains et qui fut traité de fou par ses confrères qui refusaient de reconnaître leur propre responsabilité dans le décès de certaines patientes lors de l’accouchement.
On appelle esprit clanique la tendance très fréquente chez les êtres humains à soutenir ce que le clan auquel nous appartenons soutient, alors même que nous est fourni les preuves que ce qu’il soutient n’est qu’une simple hypothèse ou pire encore un mensonge complet. Il est facile d’entretenir cet esprit clanique car en remettant en question ce que soutient le reste du clan, on risque d’être exclu de ce clan. C’est d’ailleurs ce qu’a vécu Sigmund Freud dans un premier temps. Il avait découvert une vérité dérangeante pour le clan des psychiatres viennois. Il a finalement préféré défendre le clan auquel il voulait appartenir plutôt que de défendre les victimes qu’il avait pourtant reconnues comme réelles victimes. Il a donc manqué de courage. Il n’a pas eu la force morale de s’opposer à l’obstacle que représentait les croyances erronées de son clan pour défendre la justice que réclamait ses patientes qui étaient de réelles victimes.
En 1984 quand Jeffrey Masson vient en France présenter son livre dans une association psychanalytique parisienne, il va subir les mêmes moqueries que Freud avait subi un siècle auparavant auprès de ses confrères. Le temps passe, mais l’esprit clanique est toujours aussi fort.
La méconnaissance selon René Girard #
Bien que René Girard ne pouvait pas connaître les révélations faites par Jeffrey Masson, sa critique du Complexe d’Œdipe chez Freud, n’en devient que plus pertinente. Or, c’est dans la critique qui suit cette dernière, celle qui porte sur Totem et Tabou qu’il va forger le concept de méconnaissance. Ce concept est central pour comprendre le phénomène de bouc émissaire, phénomène qui met en évidence le mécanisme à l’œuvre dans nos sociétés humaines qui consistent à exclure ou à tuer des victimes innocentes tout en pensant qu’elles sont les causes uniques des problèmes sociaux. La notion de méconnaissance permet aussi de mieux comprendre cet esprit de clan que nous venons juste de décrire. C’est pourquoi il me semble important de vous la présenter.