Introduction #
Dans le cours sur l’inconscient chez Freud, nous avons vu que Sigmund Freud avait tendance à réduire l’inconscient à l’existence de pulsions libidinales présentes en nous à notre insu. Chez lui, le moi ne serait plus le maître en sa maison, il serait l’esclave malgré lui de pulsions qui coloreraient ses actions, même celles qui lui paraîtraient les plus désintéressées. On appelle cette théorie freudienne, théorie des pulsions.
En 1972 dans son livre La violence et le sacré, précisément au chapitre VIII où il analyse l’œuvre de Sigmund Freud intitulée Totem et Tabou, juste après avoir critiqué la notion freudienne de « complexe d’Œdipe » dans son chapitre VII, René Girard met en évidence un nouveau concept qu’il désignera sous le terme de méconnaissance. Grâce à ce concept girardien nous pouvons alors revisiter le concept d’inconscient freudien pour le corriger. C’est ce que nous ferons dans un deuxième temps. Dans un troisième temps, nous présenterons le concept de préconscient introduit par Jacques Maritain dans son livre Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale publié en 1951. Ce concept permet d’envisager à la différence de Sigmund Freud, qui réduit l’inconscient à son ancrage dans la sensibilité et l’imagination, un rôle quasi instinctif de notre intelligence. Nous commencerons cependant par revenir sur la notion d’inconscient chez Sigmund Freud, pour montrer à quel point elle repose sur un mensonge sciemment et minutieusement élaboré, mensonge que toute personne cultivée peut connaître aujourd’hui grâce aux travaux de Jeffrey Masson.
Ces deux notions de méconnaissance et de préconscient pourront alors vous servir pour élaborer des dissertations plus riches au cas où vous seriez interrogés sur la notion d’inconscient le jour du bac. Les distinctions conceptuelles font en effet la richesse d’une bonne dissertation. Plus vous serez capables d’opposer inconscient et méconnaissance ou inconscient et préconscient, plus votre dissertation sera pertinente et cultivée.
Par ailleurs cet article se veut être un soutien moral et intellectuel à toutes les victimes qui auraient souffert de divers abus dans leur passé et qui n’auraient malheureusement été ni reconnues en tant que victimes, ni écoutées ni protégées. Trop souvent malheureusement, encore aujourd’hui, certains peuvent les culpabiser voire même les rendre responsables du mal qu’on leur faisait pourtant subir en l’absence totale de leur consentement. Cet article espère que la honte et la peur changeront de camp, et qu’elles seront plus à l’avenir dans le cœur des bourreaux plutôt que dans celui de leurs victimes.
Tel le petit châton sur la photo de cet article, espérons que ces victimes innocentes puissent rencontrer enfin une main secourable qui les accueille dans leurs souffrances et prenne soin de leurs besoins d’écoute, de reconnaissance et de justice.
L’inconscient chez Sigmund Freud #
Retour sur le complexe d’Œdipe #
Grâce à René Girard qui dans le chapitre VII de son livre La violence et le sacré critique le complexe d’Œdipe de Sigmund Freud, nous avons un résumé de ce complexe, résumé d’autant plus fidèle que nous avons des citations directes de son créateur. Il rappelle en effet que Sigmund Freud a commencé par définir ce complexe dans le chapitre VII de son livre Psychologie collective et analyse du moi, qui porte pour titre « L’Identification » :
« Le petit garçon manifeste un grand intérêt pour son père ; il voudrait devenir et être ce qu’il est, le remplacer à tous égards. Disons-le tranquillement, il fait de son père un idéal. Cette attitude à l’égard du père (ou de tout autre homme en général) n’a rien de passif ni de féminin : elle est essentiellement masculine. Elle se concilie très bien avec le complexe d’Œdipe qu’elle contribue à préparer ».
Sigmund Freud continue un peu plus loin en précisant ce qu’il entend par complexe d’Œdipe :
« Le petit garçon s’aperçoit que le père lui barre le chemin vers la mère ; son identification avec le père prend de ce fait une teinte hostile et finit par se confondre avec le désir de remplacer le père, même auprès de sa mère. L’identification est d’ailleurs ambivalente dès le début. »
René Girard note que dans ces extraits du texte freudien, il apparaît que Sigmund Freud, au départ de l’élaboration du complexe d’Œdipe, constate la présence d’un désir que nous pouvons appeler désir mimétique avec René Girard. Le fils aurait pris son père comme médiateur externe et attraperait alors les désirs de son père. Cependant, il constate aussi que Sigmund Freud va très vite évacuer l’origine mimétique du désir du fils pour sa mère, et soutenir au contraire que le désir pour sa maman a une origine libidinale. C’est ce que l’on voit dans son œuvre un peu plus tardive Le Moi et le Ça :
« De bonne heure, l’enfant concentre sa libido sur sa mère, […] quant au père, l’enfant s’assure une emprise sur lui à la faveur de l’identification. Ces deux attitudes coexistent pendant quelques temps, jusqu’à ce que les désirs sexuels à l’égard de la mère ayant subi un renforcement et l’enfant s’étant aperçu que le père constitue un obstacle à la réalisation de ses désirs, on voit naître le complexe d’Œdipe. L’identification avec le père devient alors un caractère d’hostilité, engendre le désir d’éliminer le père et de le remplacer auprès de la mère. À partir de ce moment, l’attitude à l’égard du père devient ambivalente. On dirait que l’ambivalence, qui était dès l’origine impliquée dans l’identification, devient manifeste. »
René Girard ne pouvait pas connaître en 1972 quand il écrit son livre La violence et le sacré le livre de Jeffrey Masson, Enquête aux Archives Freud, des abus réels aux pseudo-fantasmes, qui paraîtra en 1984. Il n’a donc pas connaissance des lettres écrites par Sigmund Freud qui ont été longtemps cachées. Mais déjà, il voit que le désir mimétique, pourtant aperçu, est sous-estimé et remplacé sans justification par le désir libidinal du fils pour sa mère. Il ne remet pas en question l’intégrité intellectuelle de Sigmund Freud mais il constate cependant l’incohérence de ses propos.
Grâce à la libération de la parole qui a fait suite au mouvement #MeToo, nous avons la chance aujourd’hui d’avoir un film réalisé par le médecin et psychothérapeute Michel Meignant, qui revient sur la falsification du réel réalisée par Sigmund Freud et qui est à l’origine de cette création artificielle du concept de complexe d’Œdipe. Comme ce film est librement disponible actuellement, je vous mets ici le lien pour que vous puissiez le regarder :
Abandon de la théorie de la séduction #
Ce que montre Jeffrey Masson, c’est que dans un premier temps Sigmund Freud a mis en place une théorie, la théorie de la séduction. Cette théorie explique l’émergence des troubles psychiques, dont ceux qui étaient jusque-là classés dans la catégorie de l’hystérie, par l’existence dans la vie passée des patientes concernées d’événements traumatiques de nature sexuelle. Les femmes qui venaient le consulter à Vienne lui confiaient qu’elles avaient été violées ou abusées sexuellement par leur père, leur oncle, leur frère ou un autre homme proche de la famille. Dans les lettres écrites par Sigmund Freud que Jeffrey Masson a retrouvées et faites publier, nous découvrons que Freud était tout à fait convaincu dans un premier temps que les traumatismes passées qu’avaient subis ces femmes étaient la véritable cause de leurs souffrances psychiques actuelles.
Jeffrey Masson remarque que ce n’est déjà pas anodin de choisir le mot séduction pour décrire les abus passés. En effet, le choix du mot séduction, en lui-même, est déjà ambigü. La séduction suppose certes un séducteur mais elle peut aussi supposer un séduisant ou une séduisante, comme si le séducteur pouvait d’abord avoir été séduit par la séduction exercée par l’enfant.
Cependant les textes écrits par Freud malgré ce choix malheureux du terme de séduction décrivent bien un abus que l’enfant a subi dans sa jeunesse, abus qui n’a été ni désiré ni choisi, mais qui représente une véritable violence que l’enfant a subi malgré lui. L’enfant ne pouvait ni se protéger ni protester, ni par la suite faire des reproches tant il était soumis à la domination de cet adulte dont sa vie dépendait.
Le problème c’est que Sigmund Freud a abandonné cette théorie de la séduction au profit de la théorie des pulsions. En effet, lors de sa première communication de la théorie de la séduction à l’association des psychiatres de Vienne, il reçoit un accueil glacial de la part de ses confrères, plus âgés, plus établis, et plus célèbres que lui. Le président de cette association désigne même publiquement cette théorie par l’expression dégradante : « conte de fée scientifique ». Il faudra plusieurs mois pour que Sigmund Freud, constatant qu’il se retrouve exclu par ses pairs, imagine une nouvelle théorie à partir de la pièce de Sophocle, Œdipe Roi : la théorie des pulsions.
Le mensonge de la théorie des pulsions #
De la pièce Œdipe Roi, il ne va conserver que ce qui l’arrange pour redevenir respectable aux yeux de ses confrères, et il cache dans l’utilisation qu’il en fait quand il imagine la notion de complexe d’Œdipe, que le père d’Œdipe, Laïos, a été condamné par les dieux à être tué par son propre fils car il a commis un crime impardonnable aux yeux des dieux en violant le fils d’un de ses amis, fils qui ne supportant pas la souffrance causée par cet abus violent, ne trouva que la solution du suicide pour échapper à cette souffrance. Le complexe d’Œdipe que nous avons présenté plus haut est donc une pure création imaginée par Sigmund Freud pour retrouver l’adoubement de ses pairs. Cette œuvre d’imagination sert à cacher la réalité du viol ou des abus sexuels. Elle tait d’abord le crime commis par Laïos, mais elle sert surtout à cacher le fait que les patientes de Sigmund Freud ont été réellement abusées par un homme de leur famille par le passé, pour réinterpréter les choses en soutenant qu’en fait elles n’ont fait que fantasmer cet acte sexuel subi en raison de la présence en elle d’un désir libidinal refoulé et donc inconscient pour ce membre de leur famille. Leur souvenir de viol est donc un faux souvenir produit par leur propre complexe d’Œdipe.
C’est à partir de cela qu’il va ensuite forger sa théorie des pulsions et voir dans la libido la principale pulsion à l’œuvre dans notre inconscient. Le « château de cartes » inventé par Sigmund Freud s’effondre alors. La psychanalyse freudienne, et ensuite la psychanalyse lacanienne, ne feront finalement que reprendre cette théorie imaginée par Freud qui cache la dure réalité des abus sexuels subis par leurs patients ou leurs patientes. Cela revient à prendre le parti des abuseurs au lieu de soutenir les victimes. Il est donc compréhensible que les psychanalystes aient eu autant de mal à accepter les révélations faites par Jeffrey Masson, car ils leur auraient fallu reconnaître publiquement et surtout auprès de leurs patients et patientes qu’ils s’étaient trompés.
Avec le livre de Jeffrey Masson ou ce film, nous comprenons alors que le complexe d’Œdipe est un mensonge pour cacher la triste réalité des abus sexuels sur mineurs. Cela nous incite à revisiter la notion même d’inconscient puisque cette dernière repose presque toute entière sur le complexe d’Œdipe. C’est pourquoi, il me semble plus réaliste d’étudier les notions de méconnaissance et de préconscient. Cela ne veut pas dire que la notion d’inconscient soit complètement fausse, mais sans doute faut-il lui réserver une place beaucoup moins importante que celle que l’habitude intellectuelle de ces dernières décennies lui avait accordée.
Du danger de l’esprit clanique #
Il y a eu beaucoup de résistances dans les milieux psychanalytiques, surtout en France, pour reconnaître les travaux de Jeffrey Masson. Ce n’est pas la première fois que certains scientifiques sont critiqués, non pas parce qu’ils se trompent, mais au contraire parce qu’ils disent une vérité qui vient remettre en question un dogme de leur propre profession. Cela rappelle ce qui était arrivé à Ignace Philippe Semmelweis, ce médecin obstétricien hongrois qui œuvra pour l’hygiène des mains et qui fut traité de fou par ses confrères qui refusaient de reconnaître leur propre responsabilité dans le décès de certaines patientes lors de l’accouchement.
On appelle esprit clanique la tendance très fréquente chez les êtres humains à soutenir ce que le clan auquel nous appartenons soutient, alors même que nous sont fournies les preuves que ce qu’il soutient n’est qu’une simple hypothèse ou pire encore un mensonge complet. Il est facile d’entretenir cet esprit clanique car en remettant en question ce que soutient le reste du clan, on risque d’être exclu de ce clan. C’est d’ailleurs ce qu’a vécu Sigmund Freud dans un premier temps. Il avait découvert une vérité dérangeante pour le clan des psychiatres viennois. Il a finalement préféré défendre le clan auquel il voulait appartenir plutôt que de défendre les victimes qu’il avait pourtant reconnues comme réelles victimes. Il a donc manqué de courage. Il n’a pas eu la force morale de s’opposer à l’obstacle que représentait les croyances erronées de son clan pour défendre la justice que réclamait ses patientes qui étaient de réelles victimes.
En 1984 quand Jeffrey Masson vient en France présenter son livre dans une association psychanalytique parisienne, il va subir les mêmes moqueries que Freud avait subi un siècle auparavant auprès de ses confrères. Le temps passe, mais l’esprit clanique est toujours aussi fort.
La méconnaissance selon René Girard #
Bien que René Girard ne pouvait pas connaître les révélations faites par Jeffrey Masson, sa critique du Complexe d’Œdipe chez Freud, n’en devient que plus pertinente. Or, c’est dans la critique qui suit cette dernière, celle qui porte sur Totem et Tabou qu’il va forger le concept de méconnaissance. Ce concept est central pour comprendre le phénomène de bouc émissaire, phénomène qui met en évidence le mécanisme à l’œuvre dans nos sociétés humaines qui consistent à exclure ou à tuer des victimes innocentes tout en pensant qu’elles sont les causes uniques des problèmes sociaux. La notion de méconnaissance permet aussi de mieux comprendre cet esprit de clan que nous venons juste de décrire. C’est pourquoi il me semble important de vous la présenter.
Origine du concept #
René Girard forge son concept de méconnaissance en réfléchissant à la théorie générale du sacrifice que Sigmund Freud ébauche dans son livre Totem et Tabou. Dans une première approche p. 290 de son œuvre La violence et le sacré, il désigne par méconnaissance :
« … l’inattention, la simple paresse, cette tendance universelle, surtout, à condamner d’emblée — ou pire encore, à approuver d’emblée pour peu que la mode s’en mêle — toute démonstration dont la teneur nous échappe. »
Il ajoute p. 299 du même livre que :
« … il faudrait reconnaître que la méconnaissance est partout, que la violence est partout, qu’elle n’est pas vaincue parce que nous en repérons plus ou moins bien le jeu.»
Pour l’instant, cette notion de méconnaissance n’est pas si évidente à comprendre. La clé qui permet de la comprendre, même si cette notion n’est pas directement citée à ce moment-là se trouve dans ce qu’il dit un peu plus loin dans la même page :
« Notre lecture peut tenir compte de tout ce que voit Freud, de tout ce que dit Freud. Mais elle tient compte également de tout ce qui échappe à Freud et n’échappe pas à Sophocle. Elle tient compte, enfin, de tout ce qui échappe à Sophocle, de toute ce qui détermine le mythe dans son ensemble et de toutes les perspectives qu’on peut prendre sur lui, y compris la psychanalytique et la tragique : le mécanisme de la victime émissaire. »
Dans la conclusion de son livre La violence et le sacré René Girard revient plusieurs fois sur cette nouvelle notion de méconnaissance. À chaque fois, c’est pour redire le lien qui existe entre cette notion de méconnaissance et le phénomène de victime émissaire. L’idée générale qui en ressort, c’est que nous méconnaissant bien trop souvent le rôle du phénomène de victime émissaire dans les origines de nos sociétés, et dans la vie de nos sociétés, ainsi que dans nos propres vies. Il forge à cette occasion une nouvelle définition du religieux que l’on trouve p. 473 de ce livre :
« Seront dits religieux tous les phénomènes liés à la remémoration, à la commémoration et à la perpétuation d’une unanimité toujours enracinée, en dernière instance, dans le meurtre d’une victime émissaire. »
Pour faciliter votre mémorisation, il me semble alors utile de distinguer plusieurs sens que nous pouvons donner à ce nouveau concept de méconnaissance mis en évidence par René Girard. C’est ce que nous allons faire maintenant.
Méconnaissance générale #
Par méconnaissance nous entendons dans un sens très général toute absence de connaissance dans un domaine particulier, c’est donc une forme d’ignorance. En ce sens, la méconnaissance a un point commun avec l’inconscient, tous les deux représentent l’absence de savoir concernant une réalité pourtant bien présente.
Ce qui distingue la méconnaissance de l’inconscient, c’est que la méconnaissance peut être levée par un travail suffisant de notre intelligence. Ce travail consiste d’abord à étudier les différents types de méconnaissance qui existent dans nos sociétés humaines, pour ensuite par l’introspection et la réflexion personnelle, interroger sa propre méconnaissance.
Trop souvent chez Sigmund Freud, on a l’impression que l’inconscient n’est accessible que par le travail de la psychanalyse conduite par un expert en psychanalyse, c’est-à-dire un psychanalyste reconnu comme tel par l’assemblée des psychanalystes. La personne semble avoir peu accès par elle-même à son propre inconscient. Elle aurait toujours besoin d’un tiers plus expert qu’elle-même pour accéder au contenu réel de son inconscient.
Dans la notion de méconnaissance mise en évidence par René Girard, il y a un encouragement à l’autonomie de la personne concernée. La personne peut volontairement décider de faire la lumière sur ses propres méconnaissances. Il n’y a pas forcément besoin d’un tiers expert pour que la révélation de sa propre méconnaissance puisse se faire.
Cependant, il faut rester prudent : il est facile pour chacun d’entre nous d’apercevoir la paille qui est dans l’œil de notre prochain alors même que nous ne voyons pas la poutre qui est dans notre propre œil. Le regard du prochain peut donc être utile pour servir de miroir pour mieux apercevoir notre propre poutre. Cela rejoint le conseil avisé d’Aristote qui disait que nos véritables amis nous connaissent mieux que nous-mêmes car ils voient mieux ce que nous n’arrivons pas à voir de nos propres comportements. C’est un peu comme l’organe qu’est notre œil : il ne se voit pas lui-même, il ne peut voir que son reflet dans le miroir.
Méconnaissance des désirs #
Plus René Girard va avancer dans ses différents écrits, plus il va mettre en évidence l’importance des désirs mimétiques dans l’élaboration de nos vies et de nos sociétés humaines. Rappelons que le désir mimétique agit en nous à la manière d’un virus. De même que pour un virus, nous ne sentons pas que nous sommes en train de l’attraper. De même que pour un virus, nous ne prenons connaissance de sa présence que lorsque des symptômes se manifestent. Et, malheureusement, de même que nous n’avons pas senti l’entrée du virus en nous, de même nous n’avons pas senti le mécanisme mimétique qui repose sur nos neurones miroirs quand il s’est activé la première fois pour tel ou tel désir mimétique. Nous n’avons donc pas mémorisé cette activation passée.
Il faut donc entendre la notion de méconnaissance en un sens cette fois-ci plus spécialisé. Elle désigne alors l’absence de connaissance que nous avons sur la nature mimétique de nos propres désirs. L’intensité de nos désirs vient en effet régulièrement cacher leur origine mimétique. Les symptômes de « fièvre », excités par l’intensité du désir, viennent masquer son origine extérieure mimétique. La notion de méconnaissance sert alors à désigner l’importance des désirs mimétiques dans la structuration de notre propre personnalité, personnalité qui peut donc, malgré elle, s’éloigner de son moi fondamental pourtant bien présent et continuant de chercher à s’épanouir malgré les carapaces des désirs mimétiques qui le restreignent.
Méconnaissance religieuse #
Il peut sembler exagéré d’utiliser cette expression de méconnaissance religieuse pour désigner la deuxième catégorie spécialisée de méconnaissance mise en évidence par René Girard. Cependant, c’est lui-même qui l’utilise p. 465 de son livre La violence et le sacré :
« S’il peut en être ainsi et s’il en est réellement ainsi c’est parce que la méconnaissance religieuse ne peut pas se penser sur le mode du refoulement et de l’inconscient. Bien que la violence fondatrice soit invisible, on peut toujours la déduire logiquement des mythes et des rituels, une fois qu’on a repéré les articulations réelles de ceux-ci. Plus on avance, plus la pensée religieuse devient transparente, plus il se confirme qu’elle n’a rien à cacher, rien à refouler. Elle est tout bonnement incapable de repérer le mécanisme de la victime émissaire. Il ne faut pas croire qu’elle fuit un savoir qui la menacerait. Ce savoir ne la menace pas encore. C’est nous-mêmes, en vérité, que ce savoir menace, c’est nous qui fuyons, et c’est lui que nous fuyons, plutôt qu’un désir de parricide et de l’inceste qui est au contraire, à notre époque, le dernier hochet culturel, celui que la violence nous agite sous le nez pour nous cacher encore un peu tout ce qui ne tardera plus à être révélé. »
Cette notion de méconnaissance religieuse à laquelle il tient tant, désigne le fait que nous ne connaissons que trop peu notre participation mimétique au mécanisme de la victime émissaire. Nous connaissons trop peu notre participation à la violence dans ce monde, nous voyons sans trop de problème la violence des autres personnes qui nous entourent, surtout la violence de nos ennemis, mais nous avons déjà beaucoup plus de mal à voir la violence de nos alliés, et encore moins notre propre violence. Nous croyons beaucoup trop souvent que la victime émissaire mérite la violence que nous lui infligeons car elle serait à l’origine de nos injustices vécues, elle serait à l’origine de notre propre mal-être. Nous préférons plus croire à sa responsabilité dans le mal que nous subissons que d’accepter de nous reconnaître nous-mêmes comme responsables de notre propre mal ou du moins de notre corresponsabilité dans l’existence de ce mal.
Cette méconnaissance est religieuse, non pas parce que nous nous reconnaissons nous-même comme ayant une personnalité religieuse mais parce que toute religion selon René Girard repose sur le mécanisme de la victime émissaire. Or, malgré nous, sans le savoir, nous participons, beaucoup plus souvent que nous nous l’avouons, à ce mécanisme de la victime émissaire. Nous croyons toujours que ce sont les autres qui sont responsables du mal alors que nous participons nous-mêmes à la propagation du mal sur cette terre. Nous croyons toujours que c’est l’autre qui a commencé à dire du mal de nous ou à nous maltraiter, et nous ne voyons que très rarement nos propres initiatives médisantes ou maltraitantes, quand nous ne voyons pas non plus nos réactions médisantes et maltraitantes.
Cette notion de méconnaissance religieuse est certainement une notion très désagréable à entendre car elle tourne le projecteur directement vers nos propres comportements et elle dit que nos comportements participent beaucoup plus souvent que nous nous l’avouons au mécanisme de la victime émissaire. Et comme peu d’entre nous possèdent une saine estime suffisante d’eux-mêmes pour accepter leurs péchés, qui existent pourtant en eux-mêmes en raison de leurs comportements déplacés, sans voir leur propre estime personnelle s’effondrer, nous avons tendance à nier l’existence de notre participation aux phénomènes de victime émissaire.
Au sens de René Girard, nous sommes alors profondément religieux tout en niant ouvertement l’être. Et plus nous le nions ostensiblement plus nous risquons finalement de l’être. Il vaut mieux reconnaître cette dimension religieuse en nous, dimension que René Girard désigne souvent par la notion de religieux païen mais qu’il désigne aussi par l’expression de religieux archaïque (expression que je préfère pour ne pas la confondre avec les mouvements néo-païens qui apparaissent un peu partout en occident), pour pouvoir nous en prémunir. La nier risque fort de lui laisser une emprise sur notre propre personnalité, sans que nous ne nous en rendions compte.
Une nouvelle conception de la religion #
René Girard a beaucoup dérangé le milieu universitaire de son vivant, même s’il obtient à la fin de sa carrière universitaire la reconnaissance internationale en devenant professeur à l’université de Stanford. Alors même que les universités occidentales se présentaient de plus en plus comme laïques et donc non influencées par telle ou telle religion, il soutient que les êtres humains, ceux qui se disent proches de telle ou telle religion comme ceux qui se disent athées ou agnostiques sont éminemment religieux au sens païen du terme. Il faut prendre conscience à quel point certains universitaires, français surtout, lui en ont voulu d’oser dire cela et de continuer à le soutenir malgré les violentes critiques qu’il a dues traverser. Cela explique peut-être pourquoi René Girard ne deviendra célèbre en France que tardivement. C’est surtout après le 11 septembre 2001, avec l’attaque sur les tours jumelles de New-York, puis par la réaction vengeresse des États Unis d’Amérique, que de plus en plus d’universitaires vont prendre conscience du caractère quasi prophétique de ses paroles concernant la présence du religieux, en son sens le plus violent, dans nos sociétés occidentales mais aussi dans les autres sociétés de notre planète.
Pour lui, à côté des définitions classiques de la religion que nous reverrons bientôt dans notre cours sur la religion, il existe une définition plus originelle et malheureusement toujours actuelle de la religion. Il a choisi de désigner ce phénomène religieux originel mais toujours actuel par l’expression de « religieux païen » ou de « religieux archaïque ». Comme nous l’avons cité déjà ci-dessus, voici à nouveau ce qu’il dit p. 473 de son livre La violence et le sacré :
« Seront dits religieux tous les phénomènes liés à la remémoration, à la commémoration et à la perpétuation d’une unanimité toujours enracinée, en dernière instance, dans le meurtre d’une victime émissaire.
Je remets ici cette citation car de nombreux français, en raison de l’importance qu’a pris la notion de laïcité dans nos régimes politiques depuis deux siècles, importance toujours d’actualité avec les dernières lois publiées par notre 5ème République, ont tendance à concevoir la religion comme relevant de la sphère privée et dont on ne doit surtout pas parler dans un cadre public ou professionnel, quand elle n’est pas perçue comme quelque chose d’éminemment dépassée à la manière d’Auguste Compte qui croyait que la pensée religieuse était comparable à de la crédulité infantile. Or René Girard soutient que plus nous croyons que la religion est quelque chose de dépassée, quelque chose qui date de périodes révolues, plus nous prenons le risque du retour du religieux dans son sens le plus archaïque, le plus originel du terme.
En clair, les occidentaux croyaient en avoir fini avec leur religion chrétienne, mais c’est la religion la plus archaïque et la plus païenne qu’ils retrouvent tout en niant la retrouver. Les occidentaux deviennent sous les yeux de René Girard, des personnes de plus en plus impliquées dans des spirales mimétiques de la violence, dans le retour de nouvelles victimes émissaires. Les ennemis sont de retour, et évidemment on proclame haut et fort sur nos ondes et nos écrans que c’est évidemment de leur faute. À aucun moment il ne s’agit de voir le phénomène religieux originel revenir. Nous retombons alors complètement dans ce qu’il appelle la méconnaissance religieuse qui consiste à soutenir que si la victime est victime émissaire, c’est qu’elle le mérite puisqu’elle est la source de nos problèmes par sa propre volonté.
L’erreur serait évidemment de croire que les chrétiens actuels, les juifs actuels ou les musulmans actuels, pour ne citer qu’eux, seraient protégés de ce retour du religieux archaïque en raison de leur adhésion à leur propre religion. Au sein même des communautés religieuses chrétiennes, juives ou musulmanes on retrouve la désignation de victimes émissaires qu’il faut soit combattre en osant aller jusqu’au sang qui coule ou qu’il faut au moins expulser de la communauté.
Dans certaines communautés catholiques, par exemple, on n’hésite pas, encore aujourd’hui, à expulser des personnes parce qu’elles seraient responsables de tous les problèmes de la communauté alors même qu’il n’y a aucune justification rationnelle qui démontrerait le bien fondé de cette expulsion. Et même quand le Vatican condamne cette expulsion et réhabilite la personne par l’intervention de la justice respectueuse du Droit Canonique, la communauté à l’origine de l’expulsion préfère rejeter la décision de l’autorité supérieure, en expulsant dans le quotidien des relations humaines cette personne pourtant officiellement réhabilitée, tout en faisant semblant d’être, en paroles, d’accord avec cette décision.
Je vous laisse trouver d’autres exemples de communautés juives ou musulmanes se comportant de la sorte avec des membres de leur propre communauté ou des membres d’une communauté autre que la leur. Les exemples ne sont-ils pas visibles un peu partout dans le monde ?
Et comment se comportent les contemporains athées ou agnostiques, sont-ils plus respectueux des personnes et refusent-ils plus que les personnes religieuses citées ci-dessus le retour des victimes émissaires ? La haine des immigrés, la haine des bourgeois, la haine de l’étranger qui vient des régions froides, la haine des chinois ou d’autres peuples, a-t-elle diminuée ces dernières années ? N’ont-ils pas tendance à leur tour à désigner trop souvent eux aussi telle ou telle religion comme étant responsable des problèmes de ce monde, comme si en tant qu’athées ou agnostiques, ils étaient plus saints que les juifs, les chrétiens ou les musulmans ?
Depuis la mort de René Girard en 2015, c’est un peu partout que nous voyons revenir le religieux dans son sens le plus archaïque. C’est pourquoi René Girard est considéré par certains commentateurs comme une sorte de prophète qui avait vu avant les autres hommes ce que l’avenir nous réservait. Allons-nous écouter le cri d’alarme qu’il poussait de son vivant, ou allons-nous continuer à participer à ce retour du religieux archaïque tout en niant y participer alors même que les signes visibles de notre participation deviennent de plus en plus flagrants ?
Victime émissaire et bouc émissaire #
Nous aurons l’occasion de revenir sur cette différence essentielle qui existe entre le phénomène de victime émissaire et le phénomène de bouc émissaire que René Girard distingue peu à peu. Cependant il semblait déjà utile dans cet article d’évoquer cette distinction. Le phénomène de victime émissaire désigne la méconnaissance que nous avons quand nous participons à la spirale mimétique de la violence qui cible telle ou telle victime désignée. Nous croyons que nous agissons pour le bien en désignant cette personne ou ce groupe de personnes comme responsables de nos problèmes. Nous croyons désigner un véritable ennemi dont il faudrait nous débarrasser et dont le rôle mauvais justifierait à son encontre les médisances que nous lui envoyons ou les maltraitances que nous lui faisons subir.
Le phénomène de bouc émissaire est quant à lui à la fois plus complexe et plus cynique. Dans le phénomène de bouc émissaire, il y a toujours une élite dirigeante qui désigne la victime à la vindicte populaire en sachant très bien ce qu’elle fait. Cette élite sait très bien que la victime n’est pas responsable ou pas totalement responsable de tous les maux dont elle la charge. Elle choisit une victime qui la plupart du temps ne peut pas répondre ou qui peut difficilement répondre. En effet, cette victime désignée (qui est toujours la coupable désignée, vous l’aurez compris) ne peut pas répondre parce que soit les apparences jouent en sa défaveur, soit le ressentiment populaire à son encontre est déjà tellement élevé que la masse n’entend plus ses protestations pourtant justifiées, soit elle ne parle pas notre langue et il est interdit de diffuser ses réponses traduites, soit elle a effectivement une responsabilité partielle qui vient masquer nos corresponsabilités.
À côté du rôle de cette élite dans ce phénomène de bouc émissaire qui ne méconnaît absolument pas ce qu’elle fait, la masse populaire est maintenue dans sa méconnaissance religieuse de sa propre participation au phénomène de victime émissaire. Elle y ait maintenue par une propagande tous azimut, minutieusement préparée, minutieusement anticipée, mais aussi minutieusement réactive à toute critique qu’elle pourrait rencontrer. Cette propagande est organisée par des spécialistes grassement payés : les experts en relations publiques formés par le legs d’Edward Bernays et de ses disciples. Pourquoi cette élite agit-elle ainsi ? Est-elle sciemment au service du mal ? Ou croit-elle encore à ce prétexte suranné qu’« il vaut mieux qu’un seul ne meurt plutôt que le groupe entier » ? Il semble difficile de déterminer ce qui se passe à l’intérieur de cette élite quand on n’en fait pas partie.